TRIBUNE : Le nouveau monde de l'emploi ?
homme à la fenetre

TRIBUNE : Le nouveau monde de l'emploi ?

Certains parlent du monde « d’après ». Je préfère agir sur le monde de « dorénavant » car il me semble que nous y sommes. En tant qu’acteur du marché de l’emploi, je voudrais partager avec vous quatre objectifs qui me paraissent décisifs si l’on veut changer en mieux le monde de l’emploi d’avant.

Publié le 27 mai 2020

De Laurent Da Silva

On peut imaginer une société bloquée après ces deux mois de confinement. Mais on peut aussi envisager, et c’est plus optimiste, une reprise, selon le phénomène du vélo. Comparons l’économie à un cycliste. Lorsqu’il s’arrête de pédaler, il n’avance plus, certes. Mais lorsqu’il se remet en selle, son engin repart aussitôt. Bien sûr, il mettra un peu de temps à récupérer sa vitesse de croisière, mais il y parviendra. Et nous parviendrons à récupérer notre tempo économique, d’autant qu’il se portait plutôt bien avant la crise. Reste à trouver le bon braquet pour avancer. Et ne pas laisser quelques cyclistes sur le bord de la route. Ou en queue de peloton.

Pas de laissés-pour-compte

Car cette sortie de crise ne doit pas faire l’impasse sur les jeunes, les femmes et les seniors. Les premiers ne doivent pas être sacrifiés sous prétexte que dans l’urgence, il faut être opérationnel immédiatement. Ces jeunes sont précieux, car ils sont nativement les plus digitalisés et les plus rodés au travail à distance. De même que les femmes ne doivent pas être laissées pour compte. Elles ont prouvé, tout au long de ce confinement, qu’elles étaient plus multi-taches que jamais. Une dernière étude datant de novembre 2019 évaluait à 73% les femmes plus occupées que leur conjoint par les tâches domestiques et familiales. Sur tous les fronts , elles ont également répondu professionnellement présentes tout au long du confinement. Quant aux plus seniors, eux aussi risquent d’être exclus de ce nouveau monde du travail, sous le nouveau prétexte qu’ils seraient plus exposés au virus passés 50 ans. Un âge où leur stabilité et leur sens de l’adaptation – puisqu’ils en ont vu d’autres – va cruellement manquer aux entreprises qui voudraient s’en passer.

La juste cote des soft skills de crise

D’autant que cette adaptabilité, constatée chez les seniors qui ont vécu plusieurs crises, risque d’être une compétence très recherchée dans cette curieuse période qui s’ouvre à nous. Certaines soft skills ont prouvé leur utilité pendant ce confinement comme l’agilité, l’adaptation au changement, l’empathie, la bienveillance, les capacités de management à distance,… Autant de compétences non techniques largement prises en compte dans les recrutements des prochains temps. Et nul doute qu’au cours des entretiens, la question « qu’avez-vous fait durant le confinement ? » ne devienne récurrente.

Pas d’avenir du travail sans télétravail

En revanche, il est peut-être une autre question qui risque de disparaître dans ce recrutement de dorénavant : « Où habitez-vous ? » et « Est-ce que vous comptez déménager ? » Avec les grèves de décembre 2019 puis le confinement, les mentalités sur le télétravail ont changé dans tous les secteurs. 5 millions de Français – dont une forte proportion chez les cadres – ont démontré qu’avec une bonne connexion internet, on était tout aussi efficace loin de son poste de travail habituel. Il est trop tôt pour dire si le télétravail va se généraliser ou pas. Mais une petite musique de fond s’est faite entendre durant ce confinement. Le travail à distance, s’il se développe, résoudrait également un autre frein à la mobilité : le sempiternel problème du conjoint ou de la conjointe qui hésite à suivre sa moitié, par peur de ne pas retrouver un emploi. Télétravail aidant, il ou elle pourra conserver son poste actuel.

La décentralisation des sièges sociaux avant celle de l’Etat ?

On peut se demander jusqu’à quand les entreprises auront toujours la volonté de réunir régulièrement leurs troupes, du moins leur premier cercle de cadres, en chair et en os. Et si, fort de leur expérience du confinement à la campagne, les cadres et dirigeants déménageaient toute l’entreprise et tournaient le dos à ce que leur impose le jacobinisme français ? Cette décentralisation tant souhaitée depuis des décennies par tous les gouvernements successifs, se concrétisera peut-être lorsque les entreprises la mèneront, en lieu et place des politiques. En suivant l’exemple de Doctolib qui, après s’être implanté à Paris, a finalement choisi Nantes pour son second site français afin d’ « attirer et de fidéliser de nouveaux collaborateurs », explique le leader français de la téléconsultation ?

Cette délocalisation provinciale serait le meilleur service à rendre aux télétravailleurs déconfinés qui se verraient bien quitter les métropoles. Suivre son entreprise qui déménage, plutôt que s’installer loin de son travail.

Beaucoup de questions et peu de réponses que ces deux mois de confinement soulèvent. Et celles qui en découleront seront déterminantes dans les mois, et les années qui arrivent.